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ON NE SAIT COMMENT...

8 h 29

« Je ne suis pas prête ! » vocifère Yvette Brind’Amour en quittant la scène précipitamment.

Nous sommes en décembre 1965 dans une pièce de Luigi Pirandello qui tourne depuis déjà deux semaines, avec succès.

8 h 30

Tous les acteurs sont là : Benoît Girard, Gérard Poirier, Françoise Faucher et Yvon Bouchard, attendant en coulisse le retour de la comédienne. Dans la salle, les derniers retardataires s’installent. Le régisseur, Gilles Renaud, alors étudiant à l’école nationale de Théâtre, jette un coup d’œil inquiet à sa montre. La pièce devrait commencer maintenant. Dissimulé par le rideau baissé, il monte sur scène pour observer le décor qui doit être placé au millimètre près. Ce dernier représente une terrasse cossue avec vue sur la Méditerranée, dans un style début-de-siècle à l’italienne.

8 h 31

Yvette n’est toujours pas là. Heureusement, les spectateurs discutent entre eux, sans s’impatienter. Sur scène, tout semble en ordre. Le mobilier est à sa place. La baie vitrée donnant sur la mer confère une impression de profondeur à la petite scène du Théâtre du Rideau Vert. Hugo Wuetrich, le concepteur du décor, a opté pour la vraisemblance en utilisant un mobilier en fer forgé.

8 h 32

Tout en jetant un deuxième coup d’œil à sa montre, Gilles Renaud retourne en coulisse d’où il ne voit plus la scène, car le metteur en scène a choisi d’utiliser un décor fermé.

8 h 33

Un cri contenu monte des loges.

« C’est bon, je suis prête ! » clame Yvette en arrivant un peu essoufflée.

Benoît Girard, qui fait l’ouverture de la pièce, monte sur scène. Vêtu d’un complet blanc cintré, il se place, dos au public. La pièce est prête à commencer.

8 h 34

Le machiniste tente de lever le rideau qui résiste. Gilles Renaud vient lui prêter main forte.

« Mon Dieu qu’il est lourd ! » s’exclame-t-il.

Le rideau ne bouge pas. Unissant leur force, les deux hommes pèsent de tout leur poids et le rideau finit par s’élever dans les airs, non sans difficulté. Au même moment, un éclat de rire général retentit dans la salle.

8 h 35

Ne voyant pas la scène des coulisses, les comédiens s’interrogent sur les raisons de cette hilarité généralisée. Sur scène, Benoît Girard est saisi d’une fulgurance. Ainsi, dos au public riant, il est pris d’un affreux doute.

8 h 36

Pour en avoir le cœur net, Gilles Renaud monte sur scène. Son regard est tout de suite attiré par l’espace vide qu’occupait quelques minutes auparavant le banc en fer forgé. Levant derechef la tête, il l’aperçoit qui se balance avec nonchalance dans les airs, au-dessus de la scène, pendu au rideau. Mesurant le danger, il demande à Benoît Girard de quitter les planches, puis il retourne en coulisse pour aider le machiniste à redescendre le rideau sans encombre.

8 h 37

En quittant la scène précipitamment, Yvette Brind’Amour a bousculé le banc en fer forgé qui s’est alors déplacé de quelques centimètres. Quelques centimètres qui ont suffi pour créer cette fausse manœuvre, car le rideau sur lequel courent de petits crochets métalliques a agrippé et amené avec lui le meuble, qui lévitait ainsi au-dessus de la scène.

8 h 50

L’hilarité est terminée. Une salve d’applaudissements accueille le lever du rideau sans accroc. Une dernière pensée traverse l’esprit de Benoît Girard avant d’entrer dans la peau de son personnage.

« Dire que je croyais que j’avais le fond de mon pantalon déchiré ! »