CHAPEAU !
Un théâtre est souvent conçu sur plusieurs niveaux. Le Théâtre du Rideau Vert n’échappe pas à cette règle. À l’époque où se déroule cette anecdote, le Théâtre du Rideau Vert n’a pas encore connu sa métamorphose qui porta son assistance à 426 sièges grâce à la création d’un balcon. Il n’y a donc que trois niveaux qui pourraient se dépeindre de la manière suivante :
Au milieu, la terre ou le parterre si vous préférez. Le spectateur y entre et y profite du temps présent.
En bas, l’enfer, c’est-à-dire les sous-sols remplis de machineries infernales : chauffage, climatisation, génératrice, etc. C’est un maelström de bruits : cliquetis, soufflerie, minuterie… De l’air chaud jaillit des turbines de ventilation.
Heureusement, presque personne n’y descend et les borborygmes démoniaques ne parviennent pas jusqu’aux oreilles des spectateurs. Les sous-sols permettent à ces derniers de passer un agréable séjour terrestre.
En haut, surplombant la terre, le parterre, veux-je dire, trône la régie, que nous pourrions surnommer communément le ciel. C’est là que les régisseurs contrôlent les données techniques du spectacle, tels des dieux omniscients. Ils doivent toujours se projeter un peu dans le futur pour anticiper les répliques sur lesquelles les sons et lumières se modifient.
Voici comment se déclinait la cosmographie théâtrale.
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Certains spectacles, comme Chapeau ! de Bernard Slade, ne nécessitent pas beaucoup d’attention de la part du ciel. Pour ne pas s’ennuyer – il faut rappeler que les régisseurs voient le spectacle un minimum de vingt-quatre représentations, sans compter les répétitions – ces derniers recourent à certains expédients.
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Le dimanche 29 mars 1981, le spectacle tourne depuis dix jours avec succès et les régisseurs, un peu lassés, ont décidé d’amener un petit téléviseur pour se distraire. Il faut dire que ce soir-là, les présentateurs sportifs annoncent un match de hockey survolté, opposant Montréal et Québec.
La tête des deux régisseurs effectue un va-et-vient constant entre la scène et le téléviseur qu’ils ont installé de manière à le voir facilement. Plus les périodes passent et moins les régisseurs prêtent attention à la scène. Le match est serré et Montréal risque de perdre. Dommage qu’il n’y ait pas de bière pour célébrer chaque but marqué.
Dans les sous-sols, un petit drame se prépare. Les machineries se mettent à vibrer anormalement. Le bruissement luciférien se transforme en crachotements, toussotements, puis en hoquets convulsifs. Une fumée noire méphistophélique jaillit du système de chaufferie, envahit les sous-sols, embrume les conduits d’aération, les parcourant tranquillement, mais sûrement, jusqu’au parterre. Des jets fuligineux jaillissent sur scène. Les spectateurs auraient pu croire à des effets spéciaux, un peu hors propos, sauf qu’une odeur âcre, d’un fumet presque diabolique enténèbre la salle. La panique s’empare du public. Dans l’affolement général, les spectateurs des premiers rangs s’échappent en coulisse, s’agglutinent, se bousculent. Le chef machiniste, qui, n’a pas vu la fumée, se met à crier :
– Mais, vous n’avez rien à faire ici. Où vous croyez-vous ? Au zoo, peut-être ?
Personne ne l’écoute. Tout le monde se voit déjà brûlant dans les flammes de l’enfer. Les comédiens, apeurés, se réfugient dans les loges enfumées. S’ensuit un charivari incontrôlable, le même qui se déroule à chaque fin de pièce, mais amplifié par la crainte, la peur et même la terreur. On se pousse. On se presse. On s’éparpille par les portes de sortie, de sortie de secours et par les coulisses. Le chef machiniste hurle toujours.
– Ce n’est pas une foire, ici !
Il en aurait mangé son chapeau.
Lorraine Beaudry, alors régisseuse générale, décide d’ajouter la cerise sur le gâteau en s’élançant sur scène.
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Sur la glace, Jacques Richard des Nordiques s’élance, lui aussi, vers la cage adverse, évite les attaquants, virevolte entre les défenseurs et frappe le palet qui vient finir sa course dans les filets des buts des Canadiens. Il marque ainsi son 50e but de la saison. Les deux régisseurs ont beau être pour Montréal, ils exultent de joie, saluant la performance de Richard. Au ciel, l’excitation est à son comble.
L’un d’eux jette un coup d’œil sur la terre et aperçoit Lorraine Beaudry en train de danser un boogie-woogie endiablé sur scène. Il n’en croit pas ses yeux et appelle l’autre pour qu’il lui confirme son hallucination. Le hockey perd brusquement tout intérêt. L’autre se penche et aperçoit l’hystérie générale qui possède la salle. C’est à ce moment-là que le chef machiniste, hors de lui, ne comprenant toujours pas ce qui se passe, déboule :
– Mais qu’est-ce que tu fais là ? lance-t-il à Lorraine avant de se mettre à tousser à cause de la fumée.
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Une demi-heure plus tard, tout est rentré dans l’ordre. Le chauffage est réparé. La fumée s’est évaporée. Les spectateurs ont été calmés, le chef machiniste aussi. Jean Besré monte sur scène, explique la situation, présente ses excuses et ne peut s’empêcher d’ajouter :
– Chapeau bas à Lorraine Beaudry pour sa prestation rythmique et… que le spectacle continue !