CHAT EN POCHE
Décembre 1979.
- Bravo !
Les applaudissements crépitent.
- Bravissimo !
Les cris fusent.
- Bravo !
Les sifflements d’admiration n’en finissent plus.
- Bravissimo !
Les rideaux viennent de se fermer sur la fin du premier acte, tandis que les vivats des spectateurs emplissent la salle.
Chat en poche de Georges Feydeau, mis en scène par Daniel Roussel, est d’ores et déjà un triomphe sans précédent, et ce, dès la deuxième représentation du spectacle.
Le ban pour le dénouement de l’acte s’éternise.
En coulisse, l’ambiance est tout autre. Les comédiens sont livides, tétanisés, encore tremblotants. Tout le monde se pose une seule et même question : « Qu’allons-nous faire maintenant ? » Non pas pour faire mieux, cela semble impossible, mais pour continuer tout simplement. Telle est la question, alors que les hourras s’estompent peu à peu, presque à regret et que la clameur se transforme en logorrhée dans les couloirs du théâtre.
Afin de mieux comprendre ce succès inattendu, revenons quelques minutes en arrière, pas plus.
Edgar Fruitier et Pierre Thériault entonnent le dernier couplet de la chanson, écrite par Daniel Roussel, sur le « galop infernal » et si dramatique, d’Orphée aux enfers de Jacques Offenbach.
Tirons sur le cordon
Qui remontera
Le fond
De ce décor-là.
Les deux comédiens se retournent ensemble, reculent vers l’arrière-scène et tirent chacun une cordelette factice. À ce moment-là, le décor s’élève dans les airs pour laisser place à celui du second acte qu’il dissimulait.
En réalité, c’est un machiniste, qui, en coulisse, côté jardin, tire sur une corde enroulée dans un système de palan.
Le décor s’élève donc avec lenteur et ostentation au rythme de la musique infernale. Lorraine Beaudry, alors régisseuse, a une prémonition. Elle pousse le machiniste qui, sans comprendre, tombe à la renverse. À la place qu’il occupait quelques secondes auparavant, six cents livres de sacs remplis de sable et qui servaient de contrepoids viennent de s’écraser. Le décor vacille quelques secondes, hésite presque, puis commence sa chute vertigineuse. Tout se déroule alors en une fraction de seconde. En coulisse, Yvan Benoît, pour qui c’est la première pièce de sa carrière, attend pour faire son apparition. Sur scène, la descente aux enfers commence réellement. Les deux comédiens qui s’apprêtaient à sortir, l’un côté cour, l’un côté jardin se recroquevillent sur eux-mêmes et se protègent avec leurs bras, alors que des assiettes, qui servaient de décoration, les pilonnent. Yvan, qui doit entrer sur scène pour le début du deuxième acte, poursuit son mouvement amorcé. Heureusement, Lorraine le pousse lui aussi et referme avec empressement une porte du décor suivant. Cette dernière sert de porte de salut aux comédiens, car elle empêche le décor de s’écrouler totalement et de les écraser.
Par bonheur, le scénographe, Marcel Dauphinais, avait insisté pour qu’il y ait de vraies portes sur scène. L’effet de réel qu’il recherchait aura été providentiel.
C’est donc sur un décor, pendant d’un côté, retenu par une porte à moitié détruite de l’autre, vacillant, que les rideaux se sont fermés sur cet entracte imprévu. Les spectateurs qui croient que cette catastrophe n’est qu’un des multiples rebondissements de la pièce de Feydeau n’en croient pas leurs yeux et se mettent à applaudir à tout rompre.
Après les acclamations, lorsque le public est un peu plus calme et tandis que tous les artistes déblaient la scène pour pouvoir continuer à jouer, Daniel qui était dans la salle, dresse un bref aperçu de la situation au public étonné et le prie d’excuser ce léger contretemps.
Une demi-heure plus tard, les comédiens remontent sur scène, toujours livides, tétanisés et tremblotants, sans pour autant oublier leur rôle. De temps à autre, ils ne peuvent s’empêcher de jeter un coup d’œil au-dessus de leur tête, sait-on jamais. La pièce se poursuit, même si le décor du premier acte qui devait servir lors de l’acte trois n’est plus utilisable. Ce fut, peut-être l’une des seules fois où, au Théâtre du Rideau Vert, il y eut deux entractes pour la même pièce.
Après vérification, l’on découvrit que le mousqueton qui retenait les sacs de sable avait cédé, sa charge maximale étant de six cents livres. Heureusement, qu’il avait résisté la veille lors de la première médiatique. Par sécurité, le lendemain, le décor réparé fut maintenu par deux mousquetons au lieu d’un.