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L'HÔTEL DU LIBRE-ÉCHANGE

1976. Le décor de L’Hôtel du libre-échange vient d’être installé au Centre national des Arts à Ottawa pour l’avant-première.

Après avoir tout vérifié, le metteur en scène explique à l’accessoiriste que l’acteur interprétant Pinglet, alias Guy Provost, doit trouver dans la cheminée un chiffon maculé de fusain afin de se grimer le visage de faux charbon de bois. Comme il veut se faire comprendre par l’accessoiriste anglophone, il mime les gestes du comédien et conclut en montrant son visage :

– Completely black, understood ?

L’accessoiriste acquiesce.

***

Le soir même, L’Hôtel du libre-échange, le bien nommé, est prêt.

Paillardin, architecte de renom, se voit confier la pénible tâche de rester une nuit dans une chambre soi-disant hantée, dans laquelle il pense découvrir un simple problème de fosse sceptique.

Au même moment et au même endroit, règle primordiale du théâtre de Feydeau, sa femme, Marcelle, se sentant délaissée, décide de se venger en trompant son mari avec son meilleur ami, Pinglet, qui s’en réjouit.

Une suite de quiproquos inénarrables amène Paillardin, certain d’être poursuivi par des esprits frappeurs, à vouloir pénétrer dans la chambre où sa femme et son ami se sont retrouvés.

– Ne le laissez pas entrer ! s’exclame Marcelle.

– Je sens que je ne peux plus résister ! Il est plus fort que moi ! se plaint Pinglet.

– Mais, ouvrez donc ! s’époumone Paillardin.

La porte cède et, du même coup, Pinglet est projeté dans la cheminée. Marcelle s’empare du chapeau de son mari, qu’elle enfonce jusqu’au cou.

– Mon chapeau ! Madame ! Mon chapeau ! réclame, outré, Paillardin à sa femme qu’il ne reconnaît pas, ainsi dissimulée sous son couvre-chef.

Alors qu’il essaie de le lui reprendre, Marcelle, se cramponne aux bords, pour ne pas être démasquée, et hurle :

– Au secours ! Au secours !

Guy Provost, catapulté dans la cheminée, en profite pour se barbouiller le visage avec le chiffon. Ce qu’il applique sur sa peau lui semble bien plus poisseux et gras que d’ordinaire. Qu’à cela ne tienne, il entre de nouveau sur scène, la figure toute noire. Paillardin, surpris, se méprend et ne reconnaît pas son ami.

– Ah ! Un ramoneur !

Pinglet lui envoie un coup de poing sur l’oeil.

– Oh! se récrie Paillardin de douleur.

Pinglet lui allonge un coup de pied qui l’envoie sur le palier.

– Oh, les esprits frappeurs ! C’est les esprits frappeurs, crie Paillardin en disparaissant par l’escalier.

Tout le public rit quelques répliques plus bas lorsque Marcelle, revenant de ses émotions, aperçoit Pinglet et s’exclame :

– Enfin… Ah ! Quelle émotion !… Dieu ! Un nègre !

***

Au début du troisième acte, après la descente, inévitable, de police, Pinglet rentre chez lui, sans avoir consommé l’adultère tant convoité. Marcelle, se croyant perdue à jamais, tombe assise, sur le canapé, en se lamentant. Pinglet s’agenouille devant elle.

– Voyons ! Voyons ! Du courage.

Profitant du désarroi de la jeune femme, il l’embrasse et la sermonne.

– Qu’est-ce qui m’a donné une petite timorée comme ça! Vous avez du noir sur la figure !

– Du noir ?… Moi !… Ah ! Mais c’est vous ! C’est vous qui m’avez mis ce noir.

Elle le conduit devant la glace.

– Vous ne voyez donc pas votre figure ?

– Moi ? s’étonne Pinglet en se regardant dans la glace. Nom d’un chien ! C’est mon noir d’hier soir ! Mon noir de cheminée !… Eh bien, cela aurait été heureux pour faire croire à ma femme que je sors de mon lit !… Ouf, en voilà des tribulations !…

Ils tentent tous deux de se débarbouiller, mais l’accessoiriste voulant trop bien faire et peut-être par goût de réalisme, a employé, non pas du fusain, mais de la vraie suie. Le noir, trop gras, trop poisseux, s’étale encore plus au lieu de disparaître et le public éclate de rire.

Quelques répliques plus loin, Pinglet demande en montrant sa figure, toujours barbouillée de noir alors qu’elle devrait être quasiment immaculée :

– Est-ce que j’en ai encore ?

– Là ! Un peu ! Près du nez ! réplique la comédienne, en étouffant un rire.

Ce n’est pas peu dire.

***

La pièce continue tant bien que mal. Le visage désespérément noir de Pinglet, qui ne devrait plus l’être, l’accuse de tous les méfaits, alors qu’il cherche désespérément à s’innocenter et que l’intrigue en pâtit.

Au final, les applaudissements crépitent tout de même et les comédiens reviennent pour le salut ; Guy Provost, toujours noir comme un charbonnier et se demandant certainement comment il va s’en débarrasser.

Le soir même, il tenta de se démaquiller, mais dut monter sur scène le lendemain avec un visage grisâtre tant la suie était tenace.