LE LION EN HIVER
1976. La salle du Théâtre du Rideau Vert ne ressemble pas à ce qu'elle est actuellement. Le balcon n'existe pas, ni les rangées de sièges côté cour et jardin. La salle n'a plus le cachet du vieux cinéma qu'elle était avant de devenir le Stella. Le long des murs court une tapisserie beige, imitation liège.
Les lumières s'éteignent. Les coups du brigadier qui annoncent le début de la pièce, atténuent le flot de paroles, le babil qui emplit l'espace sonore de la salle, intiment aux gens de s'installer. Froissements de tissus, pas précipités et soupirs d'aise s'ensuivent. La salle est prête. Le silence règne, juste avant que le dernier coup, côté jardin, retentisse et que le rideau s'ouvre. À mesure qu'il disparaît, le quatrième mur, frontière entre la réalité et la fiction, lisière invisible, mais pourtant tangible, s'érige. Sur scène, nous ne sommes plus à Montréal quelques mois après les Jeux Olympiques, mais en France au XIIe siècle. Personne ne peut s'y méprendre. Costumes d'époque. Tuniques angusticlaves, couronnes fermées, houppelandes tressées. L'atmosphère est installée. Nous sommes dans le château d'Henry II, roi d'Angleterre à Chinon pendant les fêtes de Noël de l'an 1183.
Le Lion en hiver commence. La pièce porte bien son titre. Nous sommes en octobre et le nordet souffle déjà, refroidissant la ville. Heureusement, la chaleur des passions, des jeux de pouvoir et des intrigues réchauffe le cœur des spectateurs.
La scène d'ouverture débute avec Aloïse Capet et Henry II, respectivement joués par Louise DesChatelets et Guy Hoffman. La tragédie médiévale commence. Les spectateurs sont rivés à leur siège et aux lèvres des acteurs. Aliénor D'Aquitaine, interprétée par Yvette Brind'Amour arrive, majestueuse, royale, digne des héroïnes de l'Antiquité, manipulatrice, intrigante, rhétoricienne implacable. S'engage alors un dialogue d'influences, pivot de la pièce, entre elle et Henry II. Yvette, plus vraie que nature, y excelle, brillant de tous ses feux jusqu'à ce qu'elle déclare, déclamatoire au début d'une tirade dramatique.
« Oui, c'est vrai, j'avais même forcé le pauvre Louis à m'emmener en… croisière. »
Fou rire sur scène.
La Croisade sainte devenait une croisière sous le soleil des tropiques dans un paquebot transatlantique, le destrier, une chaise longue, l'épée, un Martini dry et l'armure, une crème bronzante.
Heureusement, Yvette enchaîne, flegmatique, et, au bout du compte, peu de spectateurs s'en rendent compte, même elle, qui ne l'apprend qu'à l'entracte…
Treize ans plus tard. Même spectacle, même atmosphère, mais distribution un tant soit peu différente. Se déroule alors un dialogue à couteaux tirés entre Aliénor d'Aquitaine et Henry II, sous les traits cette fois-ci de Jean-Louis Roux, qui se haïssent intrinsèquement. Aliénor sent brusquement le besoin d'appeler ses trois fils à la rescousse. Richard, cœur de lion, ainsi nommé pour sa bravoure, Jean sans terre, car Richard refusa de lui céder l'Aquitaine et Geoffroy. Elle pousse un cri de détresse, Yvette aussi. Cette dernière est sous l'emprise d'un trou de mémoire et doit trouver une solution puisque les souffleurs n'existent plus.
« Pierre, Jean, Jacques ! » crie-t-elle à tue-tête.
Au moins, sur les trois prénoms, il y en a un de bon ! C'est toujours ça de gagné.
Rebaptisés à brûle-pourpoint, Jean, Geoffroy, Richard et Philippe, roi de France, interprétés par Daniel Gadouas, Jean-Luc Montminy, Jean-Paul Zehnacker et Luis de Cespedes arrivent sur scène les uns derrière les autres, tentant de se retenir, en vain, et après un éclat de rire général, la pièce continue...
Revenons en arrière dans le temps, mais pas dans l’histoire, qui, peu à peu, se corse, se dramatise, atteignant un point culminant lorsque les fameux Pierre, Jean et Jacques se retrouvent enfermés dans le donjon par leur père qui vient de les déshériter. Aliénor, qui a encore un certain pouvoir, les y rejoint, apportant un plateau en argent contenant de quoi les nourrir.
Jean sans terre n’a pas faim. Geoffroy préfère connaître les intentions de son père et Richard, cœur de lion, s’exclame : « Pour l’amour de Dieu, mère… » sous-entendant que l’heure n’est pas à la ripaille.
Sans se démonter, Aliénor dépose le plateau. On entend alors un grand bruit métallique. Comprenant qu’elle vient de leur apporter de quoi nourrir leur rage, Richard s’élance, prêt à se venger du déshonneur qu’ils viennent de subir. D’un geste fougueux, il soulève le couvercle du plateau sur lequel reposent des poignards et des épées courtes, s’empare d’une arme d’un geste désinvolte, tire maladroitement le napperon sur lequel les autres reposent, envoie malencontreusement virevolter une des dagues en direction de la salle.
Le cœur des acteurs se glace d’effroi, car ils savent que l’accessoiriste, par souci de réalisme, a employé de vraies armes. Le public est lui aussi figé. Tout le monde suit des yeux la trajectoire de la dague, qui tournoie sur elle-même dans les airs, entame sa descente et choisit la poitrine d’une spectatrice en grand décolleté.
Une lame dans un cœur, du sang sur de la soie immaculée seraient si shakespeariens, si tragiques, si théâtraux.
Comprenant qu’un drame se prépare, un silence de mort règne dans la salle et sur la scène. Tout le monde retient sa respiration. Jean Leclerc est blême, se questionnant sur la portée funeste de son geste.
L’arme frappe la poitrine offerte en un bruit mat, suivi d’un cri perçant qui déchire le silence funèbre. Des gens se lèvent pour mieux voir. D’autres n’osent pas regarder. Personne n’est encore sûr que la spectatrice se porte bien.
Heureusement, la lame est tombée à plat et l’Ophélie est bel et bien vivante.
Un soupir de soulagement parcourt la salle et les acteurs reprennent leur souffle, sans pour autant bouger. Se rendant compte que les regards convergent vers elle, l’Ophélie se lève le plus discrètement possible, s’approche de la scène et pose la dague, avant d’aller se rasseoir, alors que sa poitrine reste si shakespearienne. La pièce peut reprendre, mais, sur scène, aucun des comédiens ne sort de la pétrification qui les a saisis. Leurs regards sont tournés vers la terrible lame jusqu’à ce que Jean Leclerc lui-même, s’extrayant de son apathie et reprenant son texte, tout en brandissant son épée, s’exclame :
« Eh bien, Aliénor ! »
Son apostrophe sort les autres de leur inaction et prouve à quel point les grands textes conviennent à toutes les situations.
Jean Leclerc, de nouveau dans son élément, calme, sûr de lui, s’exclame :
« Combien d’hommes dans la garde extérieure ? »
La tragédie peut reprendre, mais sur scène maintenant.